Deux ONG, BLOOM et Foodwatch, assignent Carrefour en justice pour son approvisionnement en thon qu’elles jugent contraire aux principes de vigilance imposés par la loi. Derrière cette bataille juridique se cache un enjeu de santé publique : présence excessive de mercure, absence de contrôle sur les pratiques de pêche, violations des droits humains à bord des navires…
Carrefour accusé d’avoir vendu du thon au plomb par des ong

Le 17 mars 2025, BLOOM et Foodwatch ont porté plainte contre Carrefour devant le tribunal judiciaire de Paris. L’enseigne est accusée de manquement à son devoir de vigilance dans sa filière thonière. Malgré les mises en garde répétées de ces associations et les obligations légales imposées aux multinationales en matière de contrôle des chaînes d’approvisionnement, Carrefour n’aurait pas pris les mesures nécessaires pour garantir que les thons en conserve qu’il commercialise sont exempts de risques sanitaires et d’atteintes aux droits humains.
Un produit du quotidien, vendu chez Carrefour, qui expose à des dangers invisibles
Le thon en conserve est souvent perçu comme un produit sain et abordable, apprécié pour ses apports en protéines et en oméga-3. Pourtant, derrière cette image, de nombreux rapports alertent sur des dangers bien réels. L’une des préoccupations majeures concerne la contamination au mercure, un métal lourd toxique s’accumulant dans les tissus des grands poissons. Consommé en excès, le mercure est associé à des troubles neurologiques, des retards de développement chez l’enfant et des pathologies cardiovasculaires.
Les autorités sanitaires recommandent des seuils précis pour limiter l’exposition au mercure, mais ces normes sont jugées insuffisantes par de nombreux experts. Carrefour, en ne fixant pas un seuil plus strict que la réglementation actuelle, s’expose à des critiques sévères. BLOOM et Foodwatch accusent l’enseigne de maintenir sur le marché des produits pouvant présenter des concentrations de mercure dangereuses pour la santé des consommateurs. "Malgré l’accumulation des preuves scientifiques sur la toxicité du mercure, Carrefour continue de commercialiser du thon sans contrôle rigoureux sur ces niveaux de contamination", dénoncent les ONG.
L’enjeu est d’autant plus critique pour les populations vulnérables, notamment les femmes enceintes, les jeunes enfants et les personnes souffrant de pathologies rénales ou neurologiques. La consommation régulière de thon peut, à long terme, induire une accumulation de mercure dans l’organisme, avec des conséquences irréversibles sur la santé.
Une pêche destructrice et un manque de traçabilité inquiétant
Outre la question sanitaire, BLOOM et Foodwatch mettent en lumière les pratiques de pêche utilisées dans l’approvisionnement en thon de Carrefour. L’enseigne n’imposerait aucune interdiction claire concernant l’usage des dispositifs de concentration de poissons (DCP), des outils accusés de favoriser la surexploitation des stocks marins et la destruction des écosystèmes.
Les DCP attirent les thons en grands bancs, facilitant leur capture massive mais entraînant un effet dévastateur sur la biodiversité marine. Cette technique engendre une forte proportion de prises accessoires, incluant des requins, des tortues marines et d’autres espèces menacées. Par ailleurs, ces dispositifs sont souvent constitués de matériaux plastiques et électroniques abandonnés en mer, générant une pollution durable et une dégradation des fonds marins.
En ne s’assurant pas que ses produits proviennent de pêcheries durables, "Carrefour se rendrait complice d’une destruction écologique massive". Cette absence de transparence sur ses chaînes d’approvisionnement constitue une violation du devoir de vigilance imposé par la loi de mars 2017, qui contraint les multinationales à contrôler les risques environnementaux et sociaux liés à leurs activités.
Des violations des droits humains documentées
Loin d’être un problème purement environnemental, la filière thonière est également marquée par des abus humains graves. Un rapport récent met en évidence que 42 % des violations des droits en mer concernent des navires thoniers. Les conditions de travail sur ces bateaux sont souvent inhumaines, avec des marins exploités, sous-payés, mal nourris et parfois maintenus en servitude pour dettes.
BLOOM et Foodwatch reprochent à Carrefour de ne pas être en mesure de garantir que le thon qu’il commercialise est exempt d’exploitation humaine. L’enseigne se réfugie derrière des labels et des engagements, mais ne fournit aucune preuve concrète démontrant que ses fournisseurs respectent des conditions de travail décentes.
Ce type d’accusation n’est pas sans précédent dans l’industrie de la pêche, et certains pays ont déjà interdit l’importation de produits liés au travail forcé. Carrefour, en tant que leader de la grande distribution, pourrait être contraint par la justice à revoir totalement sa politique d’approvisionnement et à renforcer ses contrôles pour éviter de futurs scandales.
Un procès aux conséquences majeures pour le secteur alimentaire
L’issue de cette affaire pourrait faire jurisprudence et forcer Carrefour, mais aussi d’autres grandes enseignes, à adopter des standards plus stricts en matière de sécurité alimentaire, de protection de l’environnement et de respect des droits humains. Si la justice donne raison aux ONG, Carrefour pourrait être contraint à une mise en conformité sous astreinte, ce qui impliquerait des modifications profondes dans son modèle d’approvisionnement.
Cette plainte intervient également alors que l’Union européenne débat d’un renforcement de la directive sur le devoir de vigilance, visant à responsabiliser les entreprises sur leurs chaînes de production mondialisées. Un verdict favorable aux ONG pourrait ainsi renforcer la pression réglementaire sur les multinationales et imposer une plus grande rigueur dans leurs pratiques commerciales.