Livreurs à bout de souffle : l’enfer derrière vos commandes à domicile

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié ce mercredi 26 mars une alerte glaçante sur la santé des livreurs, ces travailleurs des plateformes comme Uber Eats ou Deliveroo. En ciblant les effets cumulatifs du management algorithmique et des conditions de travail urbaines, elle lève le voile sur un monde où les algorithmes dictent les cadences, sans filet social.

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Par Stéphanie Haerts Modifié le 26 mars 2025 à 15h38
Livreurs à bout de souffle : l’enfer derrière vos commandes à domicile

L’ombre physique qui plane sur les livreurs de repas à domicile

Ils slaloment entre les voitures, avalent des kilomètres à vélo sous la pluie ou en pleine canicule, livrent en silence puis disparaissent. Les livreurs de repas à domicile, souvent autoentrepreneurs, vivent dans une zone grise réglementaire qui les expose aux accidents de la route, aux troubles musculosquelettiques, aux chutes fréquentes et à une fatigue chronique. Selon Les Échos, «  26,4 % des livreurs de repas ont subi un accident en région parisienne  ».

Et entre 2019 et 2023, au moins 17 morts et 14 blessés graves ont été recensés, des chiffres que l’Anses juge encore « sous-estimés ». À cela s’ajoutent les agressions, l’exposition à la pollution, aux nuisances sonores, aux températures extrêmes, et l’absence d’équipements de sécurité adaptés. En somme, des conditions de travail indignes d’un pays développé.

Santé mentale et isolement, la spirale invisible des livreurs

Le management algorithmique n’est pas une abstraction. C’est une pression permanente. L’Anses précise que l’attribution des courses, les évaluations, les sanctions et la rémunération sont gérées sans aucune intervention humaine directe. Résultat ? Un isolement professionnel total, une absence de soutien, et une perte de toute négociation sociale.

Comme le rappelle Henri Bastos, directeur scientifique santé et travail à l’Anses, dans Le Monde : « Les livreurs n’ont pas de marge de manœuvre, de négociation possible, ni de soutien d’une personne physique qui pourrait répondre aux difficultés rencontrées sur le terrain. » Les conséquences ? Un cocktail explosif : stress, épuisement psychologique, troubles du sommeil, fatigue nerveuse, maladies métaboliques. L’agence décrit un phénomène appelé "autoaccélération" : les livreurs tentent d’anticiper les décisions de l’algorithme en multipliant les courses. Ce réflexe pavlovien mène tout droit au burn-out, parfois à la dérive sociale.

Le management algorithmique : vers un capitalisme sans visage

La figure du manager invisible, ici incarnée par l’intelligence artificielle, pousse à son paroxysme l’effacement des responsabilités humaines. Les plateformes, tout en exploitant massivement les données de leurs livreurs, refusent de leur fournir des garanties sociales. Un double standard numérique.

L’Anses dénonce ainsi dans son rapport un système dans lequel « considèrent ainsi déchargées de toute réelle responsabilité, que ce soit dans le déroulement de la prestation ou vis-à-vis des conditions de travail des livreurs », dans des propos rapportés par Les Échos. L’absence de statistiques officielles sur la sinistralité est tout sauf anodine : elle est le fruit d’un statut d’indépendant qui exonère les entreprises de toute obligation déclarative. Pendant ce temps, les algorithmes, eux, continuent de collecter les données à grande échelle, dans une opacité inquiétante.

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Rédactrice dans la finance et l'économie depuis 2010. Après un Master en Journalisme, Stéphanie a travaillé pour un courtier en ligne à Londres où elle présentait un point bourse journalier sur LCI. Elle rejoint l'équipe d'Économie Matin en 2019, où elle écrit sur des sujets liés à l'économie, la finance, les technologies, l'environnement, l'énergie et l'éducation.

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