La récente enquête européenne pilotée par Kellogg’s et le cabinet Spark Market Research, rendue publique le 20 mars, met en lumière un phénomène aux conséquences sanitaires et éducatives inquiétantes : en France, 21 % des enfants scolarisés arrivent à l’école au moins une fois par semaine sans avoir pris de petit-déjeuner.
Précarité alimentaire : 1 enfant sur 5 va à l’école le ventre creux

Cette donnée, issue d’un échantillon de 7 000 répondants, dont 1 750 enseignants répartis dans six pays européens, constitue un signal d’alerte en matière de santé publique et de cohésion sociale. En l’espace de neuf ans, la proportion d’enfants concernés a été multipliée par cinq (de 4 % en 2016 à 21 % en 2025).
Des comportements alimentaires bouleversés par les contraintes économiques
Les déterminants de cette précarité alimentaire, définie comme la difficulté d’accès régulier à une alimentation équilibrée, sont désormais bien identifiés. Selon les chiffres présentés dans le communiqué de mars 2025, 22 % des Français déclarent avoir des difficultés à nourrir leur famille, et 25 % expriment une inquiétude constante liée à leur budget alimentaire. En 2016, ce dernier indicateur atteignait déjà 14 %.
L’effet de l’inflation alimentaire, conjugué à la stagnation des revenus et à la hausse des dépenses contraintes (logement, énergie), modifie profondément les pratiques. Ainsi, 16 % des personnes interrogées déclarent ne pas prendre de petit-déjeuner, un chiffre en hausse régulière. Parmi elles, près de la moitié évoque des raisons financières.
Or, le petit-déjeuner joue un rôle déterminant dans la régulation de la glycémie, le maintien de l’attention et la disponibilité cognitive, en particulier chez les enfants d’âge scolaire. L'absence d’apport énergétique le matin peut aggraver des troubles d’apprentissage, augmenter la fatigue en fin de matinée, et renforcer les inégalités scolaires.
Impacts scolaires et cognitifs : les enseignants en première ligne
Du point de vue des professionnels de terrain, les effets de cette carence nutritionnelle matinale sont visibles et documentés. Parmi les 200 enseignants français interrogés dans le cadre du baromètre, 66 % estiment que l’absence de petit-déjeuner constitue aujourd’hui un problème majeur pour la réussite scolaire, contre 55 % en 2023.
Plus concrètement, deux enseignants sur cinq déclarent avoir dans leur classe des enfants qui arrivent systématiquement sans avoir mangé. Un tiers considère que cette situation compromet la progression pédagogique de ces élèves.
L’impact horaire est également mesurable : trois heures de cours sont en moyenne consacrées chaque semaine à la gestion des difficultés de concentration et des effets secondaires liés au jeûne matinal. Sur une année scolaire, cela représente plus de deux semaines de temps éducatif partiellement détourné de sa finalité.
La perception parentale : un décalage préoccupant
Malgré la littérature scientifique abondante sur les effets positifs du petit-déjeuner, 61 % des parents français interrogés dans l’étude ne le considèrent pas comme un repas prioritaire. Ce décalage entre perception parentale et données de santé met en évidence la nécessité de renforcer les actions d’éducation nutritionnelle, en particulier auprès des foyers exposés à la précarité.
Ce constat est d’autant plus préoccupant que les enfants en situation de vulnérabilité nutritionnelle sont également plus exposés à d’autres risques : surpoids, troubles du comportement alimentaire, difficultés d’insertion scolaire.
Intervenir sur les déterminants structurels : initiatives existantes
Pour répondre à cette dynamique, des dispositifs d’intervention sont actuellement mis en place à l’échelle locale et nationale, souvent en partenariat avec des acteurs associatifs et privés.
Depuis 2019, le programme “Un petit-déjeuner pour tous”, porté par Kellogg’s et le réseau d’épiceries solidaires Andès, déploie des kits alimentaires et des ateliers de sensibilisation. En cinq ans, ce programme a permis de toucher 8 000 bénéficiaires et d’organiser 840 ateliers dans 223 points d'accueil.
De plus, un partenariat avec la Croix-Rouge française, renouvelé en 2025, permet d’offrir des ateliers d’éveil au goût à 2 200 enfants accueillis dans des structures de protection de l’enfance, favorisant l’autonomie alimentaire et la diversification nutritionnelle dès le plus jeune âge.
Une urgence sanitaire silencieuse
L’évolution rapide de la prévalence du jeûne matinal involontaire chez les enfants ne peut être interprétée comme un phénomène marginal. Elle constitue un indicateur composite de vulnérabilité, croisant facteurs économiques, lacunes en éducation nutritionnelle, et effets en cascade sur la santé physique, mentale et scolaire.
L’intégration du petit-déjeuner dans les politiques publiques de santé scolaire apparaît comme une orientation stratégique indispensable, qu’il s’agisse de programmes de distribution gratuits ou de sensibilisation renforcée dans le parcours éducatif.